Interview de Mathilde M. où le cheminement d'une carrière jusqu'à l'entreprenariat

De Paris à Hong Kong jusqu’à son virage dans l’entreprenariat à Genève….. Mathilde nous raconte l’évolution de sa carrière et cette transition décisive, pleine de courage et de sens. 

Mathilde et moi avons eu l’occasion de travailler ensemble en 2019, je trouve son parcours très inspirant, ce qui m’a donné envie de le partager avec vous toutes, expatriées au long court, femmes d’action et de sacrifices, en permanente redifinition surfant sur les transitions.
Que son histoire vous rassure et vous donne envie, pour que vous aussi bientôt vous puissiez dire #lejour où….. 

Bonjour Mathilde,
Merci d’être avec nous aujourd’hui pour partager ton expérience de femme expatriée. Avant tout peux-tu nous en dire un peu plus sur qui tu es, ton parcours et ce qui t’as amené en tant que Expat partner sur les bords du lac du Léman ? 

Bonjour Virginie,
J’ai 41ans je suis maman de 3 enfants 6, 8 et 12ans je suis française, originaire de Paris. En 2011 mon mari a eu l’opportunité de s’expatrier à Hong Kong.
Ça faisait 7 ans que je travaillais dans le même groupe et on a décidé de sauter le pas.
Il est vrai que c’était un grand saut dans le vide et je pense que c’était la meilleure décision que l’on ait prise avec du recul. 

A Paris je travaillais dans la bande dessinée et la presse pratique ; j’étais responsable marketing. Toujours des boites familiales à taille humaine, des métiers passion pas très rémunérateur mais passionnants.
J’ai eu beaucoup de mal à les quitter et du coup je suis arrivée un peu désarçonnée à Hong Kong ; cela faisait longtemps que je n’avais plus parlé anglais. De plus la bande dessinée c’est quelque chose d’absolument inconnue en Asie donc je ne savais pas très bien ce que j’allais faire.
J’ai pris le temps de m’installer, de comprendre comment cela se passait là-bas et de me faire une vie sociale aussi.  

C’est ce que je retiens de l’expatriation, il faut d’abord construire son nid et son univers avant de se lancer dans un boulot tête bêche sinon on passe à côté de beaucoup de choses. 

Au bout d’un an et demi j’ai commencé à chercher un poste et là j’ai découvert ce que c’était de chercher du boulot dans un pays qui ne connaissait rien de ton background de tes études; en France les écoles et les titres ont beaucoup d’importance; en Asie on ne connait pas nos écoles de commerce on peut avoir fait n’importe quoi c’est la personnalité qui compte et le réseau.
C’est à ce moment-là que j’ai appris à créer un réseau, ce n’a pas été simple. J’ai fait des cocktails de chambre de commerce toute seule avec ma carte de visite.
A l’époque, mon mari me disait « je te donne un cadeau si tu reviens avec 10 cartes de visites »
Et puis au final par réseau privé j’ai trouvé une mission à la chambre de commerce française, un boulot pas du tout dans mon univers; j’organisais un symposium sur le « sourcing », mais cela m’a permis de retravailler en anglais.
Au début je passais mes coups de fils entre midi et deux quand il n’y avait personne dans l’open space parce que j’avais honte de mon anglais.
Aujourd’hui je n’ai plus ce problème mais quand j’y repense je partais de loin.
La mission c’est bien passée, ils m’ont donné une seconde mission plus dans mon univers ; la réalisation d’une guide d’installation – HK pour les expats et la recherche d’annonceurs.
Après ces 2 mandats, la chambre qui a elle pour mission de laisser sa chance à tout le monde m’a proposé de m’ouvrir son carnet d’adresse mais de laisser ma place à d’autres ce qui était complètement normal.
Grâce à eux j’ai trouvé un rôle dans une agence de communication qui s’appelle TOPEXA spécialisée en F&B, et je suis rentrée pour une mission de 3 mois, pour une recherche de sponsors sur un événement, ça s’est si bien passé que je suis devenue directrice de clientèle.

Un boulot très opérationnel très dur on travaillait énormément. Je me suis accrochée. J’avais un manager d’une autre culture, j’ai aussi appris à connaître ces différences-là.
Au bout de 3 ans l’agence a pris un autre essor tourné vers l’international et une vraie demande de business développement et j’ai eu l’opportunité de reprendre la direction de l’agence.
Comme souvent j’ai d’abord dit non ; puis je me suis dit « je ne me sens pas capable mais je vais quand même y aller ».
On m’a répondu « ne t’inquiètes pas on va t’aider » donc j’ai dit « oui » ; on ne m’a pas du tout aidé mais j’y suis arrivée ! 

Je me suis sur-investie, je me suis mise des objectifs considérables mais aussi je me suis beaucoup amusée à remonter une équipe, à retrouver du plaisir au travail.
Plaisir dans le travail bien fait, dans la relation client et avec une culture de boite qui n’était pas présente avant. C’était très satisfaisant.
Aujourd’hui, je regrette de ne pas m’être fait coacher à ce moment-là de ma vie car ça m’aurait aidé à prendre plus de recul sur ces challenges et je pense que l’on a tjrs besoin de se faire aider.
C’était la première fois que je m’investissais à ce point surtout dans le réseau Hongkongais où j’ai gagné une place.
L’ancienne directrice était restée 15 ans à la tête de l’agence, entre autre parce qu’elle disait aux membres de la direction de Paris que l’agence coulerait s’il n’y avait pas de Hongkongais à sa tête ; justement à cause de l’importance du réseau et en fait pas du tout.
Il se trouve qu’à Hong Kong la France a une vraie image attractive et glamour donc cela m’a ouvert beaucoup de portes. Je me suis vraiment accomplie là-dedans. 

Je n’ai jamais subi les choix de la carrière de mon mari car on a fait des choix en commun mais il est vrai qu’au final j’ai quand même subit des situations non voulues.
On a passé un peu moins de 8ans à HK et on y a passé de très belles années. Contrairement à ce qui se passe depuis un an et demi. On a eu beaucoup de chance, même si on est partis tristes.  

Après HK te voilà à Genève juste à côté de ton pays d’origine, quels sont les côtés faciles et au contraire les challenges d’être expatriée dans un pays qui semble si proche de chez soi ?
J’habite à 2 km de la frontière et en fait je ne m’étais pas rendu compte à quel point on est encore en expatriation.
On est dans une culture différente, très différente de la culture Asiatique, mais aussi très différente de la culture française. A Genève, à l’inverse de l’Asie être français est plus un handicap qu’un avantage. Ça a été déstabilisant.
C’est un pays où il faut comprendre les codes se faire « un trou ».
Autant à HK tout va très vite, autant à Genève cela prend beaucoup de temps. Après un an et demi je ne peux pas du tout dire que l’on soit complètement intégrés. 

En arrivant à HK vous êtes obligés d’y passer vos weekends, de vous investir dans l’endroit. Étant si près de la France et après si longtemps loin, la première année on est beaucoup partis pour voir nos copains en France parce que l’on a essayé de renouer avec notre vie sociale d’avant et notre famille ce qui était normal mais du coup on n’a pas passé beaucoup de temps à Genève et à découvrir les environs. Aujourd’hui c’est mieux, le confinement à un peu aidé.

Tu es experte en marketing, et tu avais continué ta carrière en agence à HK, et ici, en Suisse tu as décidé de te lancer dans l’entreprenariat ; tu as créé Branding Stories peux-tu nous dire ce qui a motivé ce virage professionnel ?
Je pense que quand je t’ai rencontré j’étais à mille lieux d’imaginer que j’allais me lancer dans l’entreprenariat. Ça a été un cheminement long un peu douloureux mais au final je suis très heureuse.
Je suis arrivée à Genève en me disant « je sais faire » trouver du boulot en partant de rien, me créer un réseau j’ai fait ça en Asie, j’ai une belle expérience ; Je vais trouver facilement.
Et je me suis pris une grosse claque parce qu’un je n’avais pas du tout anticipé la taille du marché du travail à Genève qui est minuscule c’est une ville qui doit compter 300000 habitants donc il faut se battre.
La typologie des entreprises aussi, il y a des beaucoup d’entreprises de luxe ce qui n’est pas du tout mon secteur, et il y très peu d’entreprises internationales avec des gros services marketing ou de communication.
Je n’étais pas du tout formatée pour rentrer dans les multinationales qui existent ici du type Coty, Procter ou Richemont. Et me suis tournée un peu vers le monde des agences mais là encore mon parcours était peut-être un peu hybride.
Mon expérience en Asie était intéressante mais je ne rentrais pas dans les cases.
J’ai vite compris que sur le marché du travail à Genève il fallait rentrer dans les cases et toutes les cases sinon on n’avait pas de chance d’être prise.
En activant mon réseau j’ai eu de belles opportunités mais ça ne s’est pas fait au final. 

Donc l’entreprenariat s’est un peu ouvert en phase deux quand après de nombreuses déconvenues je me suis dit que j’allais devenir folle si je ne trouvais pas une activité professionnelle.
Je me suis dit il y a énormément d’indépendants de petites entreprises de PME qui n’ont pas les moyens d’avoir des services marketings. Qu’il y a plein de choses à faire notamment pour les PME qui ne sont pas du tout dans les métiers de la com. Elles sont généralement très fortes sur leur cœur de métier. Des artisans, une entreprise familiale qui fait des sirops en Valais par exemple ou toutes les entreprises issues de l’EPFL ce sont des ingénieurs supers brillants mais il est vrai qu’ils ne savent pas nécessairement se vendre, ils ne savent pas vulgariser leurs services et leur message.
Moi qui ai toujours eu une appétence pour les petites structures et les histoires de gens smart avec une vraie expertise ; je me suis dit que je pouvais les aider. 

Ce cheminement je l’ai fait grâce à notre collaboration, on est allé creuser et après une grosse déconvenue sur un recrutement je suis partie me ressourcer à HK revoir mes amis tourner la page aussi, et en rentrant ça a été comme un déclencheur j’ai décidé de construire une offre niche sur l’ADN de marque et l’offre marque : Savoir pourquoi vous exister et quels sont vos bénéfices plutôt que vos produits. Et Branding Stories est née. 

Quels sont les éléments clefs que tu retiendras de tout ce cheminement ?
A partir du moment où j’ai arrêté de dire que je faisais de la communication je suis arrivée avec quelque chose de beaucoup plus précis, plus pointu ; les gens ont compris ce que je faisais et ce que je pouvais faire pour eux. 

Je débute, mais j’ai retrouvé l’appétence pour une relation clients, pour me pencher sur des sujets que je ne connaissais pas du tout trois semaines avant et dans lesquels je deviens une mini experte car j’ai lu tout ce qu’il fallait pour comprendre le vocabulaire, le ton, le style je fais à nouveau fonctionner mon cerveau, je remets en marche la machine du réseau un peu différemment car ce n’est pas comme en Asie mais il y a les mêmes bases. 

Et surtout ce qui est essentiel pour moi ; comme j’ai toujours ce statut de femme d’expat et que j’ai vraiment vécu comme une très très grande difficulté de reconstruire à nouveau en arrivant à Genève, je me dis que là j’ai quelque chose en mains qui est à moi et que je pourrais transporter dans ma valise.
Parce que à 41ans je ne veux plus vivre dans 5 – 6 ans des phases de recrutement, me vendre, m’expliquer sur le fait que je n’ai pas fait ce qu’il fallait faire etc..

J’ai trouvé cette transition vraiment difficile pour la confiance personnelle. Alors que je suis arrivée solide et c’est la première fois que je me sentais si solide.
On dit tjrs que la vie d’expatriés c’est facile on a la vie dorée on part en vacances, mais c’est aussi une vie forte en émotions en haut et bas, particulièrement pour celui qui suit.
Ce n’est pas toujours compris par ceux qui sont restés ils n’ont pas conscience du chemin parcouru. En revanche, ceux qui ont vécu la même chose, eux comprennent la force qu’il nous a fallu pour rebondir. Je suis assez fière de moi et de ce que j’ai initié. 

Peux-tu nous citer quelques peurs que tu avais au départ de ce nouveau virage ? Et que sont-elles devenues ?
J’avais très peur du trou dans la carrière “qu’est-ce qu’on va dire ? c’est une catastrophe”.
Je suis aussi dans un secteur où il faut toujours être à jour, suivre les tendances et plus ça va, et plus je gagne en âge par rapport à la moyenne des gens de ce métier, et plus je me dit que l’expertise et l’expérience sont aussi nécessaire ; on a besoin des deux.
C’est ce que j’offre dans mes services; avoir un senior au sein de sa structure pendant un moment pour réfléchir à un certain sujet. 

Quelles recommandations donnerais-tu à une/un Expat partner qui voudrait se lancer dans l’entreprenariat ?
Je pense qu’il ne faut pas forcement suivre les tendances. Et un autre conseil c’est de se faire confiance. 

Parce que l’aventure amène tjrs quelque part ?
Oui.
Et il faut savoir se faire aider aussi. Je n’en serais pas là aujourd’hui si je n’avais pas été aidée en arrivant à Genève et je l’ai vraiment demandé c’était quelque chose de nécessaire.
C’est une approche qui m’avait soutenue en Asie et je savais que là j’en avais besoin.

Savoir se donner le temps aussi, parce que nos conjoints qui eux ont des contrats d’expatriés, ont des nouveaux jobs dans de nouveaux environnements mais c’est quand même très cadré, très balisé et nous on est dans le flou total donc on ne peut pas être aussi efficace et aussi rapidement dans une prise de fonction ou un choix ; Il faut prendre le temps il ne faut pas sous-estimer le temps nécessaire pour y arriver.
Et il faut comprendre les codes aussi car sans eux c’est difficile de trouver du boulot et de comprendre l’endroit.

Et quelles recommandations donnerais-tu à une Expat Partner et plus spécifiquement qui arrive à Genève ?
A nouveau, ne pas être trop pressée, parce qu’il faut prendre son temps en expatriation et peut-être plus en Suisse.
En suisse, on vous ouvre les portes quand on vous connait et que l’on vous fait confiance.
En Asie on m’ouvrait les portes parce que je j’étais Française et que j’avais l’air sympathique ce qui n’est pas le cas ici.

Essayer de gommer tous ses idées reçues ; ses schémas, ses plans de carrière car finalement ça ne marche pas ; il faut se laisser porter pour comprendre, suivre le flot et s’adapter car il y a clairement des codes, des Must do et des Do not do.
Et je pense que quelqu’un qui arrive avec son bagage de parisien qui a vécu et bossé 20ans à Paris, en regardant les gens de haut et en pensant qu’il va leur apprendre le monde, va vite comprendre que cela ne marche pas comme ça ici.
Parce que “l’on n’est pas chez nous” et c’est aussi ce que je disais à mes collaborateurs même dans une boite française en Asie “On n’est pas chez nous” et voilà il y a des codes; peut-être que cela ne nous plaît pas mais ça marche comme ça ici.

Nous avons tous vécu récemment une période compliquée et inédite, certains la vive encore ; pour conclure peux-tu nous dire comment tu as vécu le confinement ?
Ce qui a été un peu dur est que je me suis pris en pleine tête mon statut de femme d’expatriée où toute la gestion familiale incombe à celle qui n’a pas le job qui fait vivre la famille (pour le moment).
Sinon cela nous a recentré en famille, on a découvert les environs proches de chez nous.
On a réalisé la chance que l’on avait de vivre dans une maison avec un jardin, que l’on avait un super cadre de vie à Genève, et tout de suite à la campagne. Des choses simples mais essentielles.

C’est la leçon de ces différentes vies ; on ne peut pas avoir quelque chose de parfait et qu’il faut faire des concessions.
En Asie on était loin de nos familles et amis et ça c’était une vraie concession. Ici on a une vie sociale moins fun et rigolote maison a une vraie vie de famille tournées vers la nature.
Ce sont des étapes de vies complémentaires. 

MERCI Mathilde